Tempête politique en Allemagne après l’élection en Thuringe.

Thuringe : tempête politique en Allemagne après l’élection et la démission du libéral-démocrate Thomas Kemmerich grâce aux voix de la CDU et de l’AfD.

La crise politique en Allemagne, suite à l’élection – grâce aux voix de l’AfD et de la CDU – et après la démission soudaine de Thomas Kemmerich de la région de Thuringe, devrait laisser des traces sur le paysage politique allemand.

Avec Jérôme Vaillant

Atlantico.fr : Le candidat libéral du FDP Thomas Kemmerich a été élu ministre-président du Land de Thuringe avec les voix de la CDU, mais aussi de l’AfD, parti d’extrême-droite allemand, une première depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Suite à cette situation, la CDU a appelé mercredi 5 Février à de nouvelles élections. Vingt-quatre heures après avoir été élu à la présidence de la Thuringe, Thomas Kemmerich a annoncé sa démission.  Cette crise politique pourrait laisser des traces en Allemagne.  
Quelle est la situation actuelle en Thuringe ? Quelles sont les ramifications de cette élection ?

Jérôme Vaillant : Il convient de resituer cette mascarade politique dans le contexte des élections régionales qui ont eu lieu en Thuringe le 27 octobre 2019, qui n’ont pas dégagé de majorité politique opérationnelle claire. La Thuringe était gouvernée depuis 2014 par un gouvernement de coalition rassemblant autour de Die Linke (La Gauche) les sociaux-démocrates et les Verts.  C’était le premier gouvernement régional ayant à sa tête, en la personne de Bodo Ramelow, un représentant de Die Linke, ce qui n’était possible que dans un Land de l’ancienne RDA. La majorité d’une voix dont disposait cette coalition était fragile mais Bodo Ramelow, en pratiquant une politique social-démocrate classique avait su l’établir dans le paysage politique allemand. Il a d’ailleurs dirigé la liste présentée par Die Linke aux élections régionales sans se référer nommément à son parti et centré sa campagne sur son bilan et sa personne. Cela lui a valu un succès personnel puisque Die Linke a gagné 2,8 points et réalisé le score inégalé en Allemagne de l’Est comme de l’Ouest de 31% des voix. Cela ne suffit pourtant pas à assurer à son gouvernement la majorité vu que le SPD perdait 4,2 points et que les Verts, 0,5 point, les deux partis réalisant des scores mitigés de respectivement 8,2% et 5,2%. Au Landtag d’Erfurt, la coalition sortante totalisait 42 sièges, 4 de moins que la majorité absolue alors que CDU, FDP et AfD représentaient arithmétiquement parlant 48 sièges dont 22 sièges à l’AfD, 21 à la  CDU et 4 au FDP Cela ne constituait pas pour autant une majorité politique opérationnelle, CDU et FDP s’étant donné pour ligne de conduite de ne pas entrer dans une coalition avec l’AfD.

Après avoir négocié un contrat de gouvernement minoritaire avec ses partenaires du SPD et des Verts, Bodo Ramelow s’est présenté à l’élection du ministre-président devant le Landtag d’Erfurt le 5 février. Auparavant la CDU de Thuringe, dirigée par Mike Möhring, a successivement envisagé de tolérer ou simplement de soutenir le gouvernement Ramelow dans le cadre de ce qu’il appelait un « projet ». Elle a été régulièrement rappelée à l’ordre par la centrale berlinoise qui mettait en avant la nécessité de respecter l’incompatibilité de toute alliance aussi bien avec Die Linke qu’avec l’AfD.

C’est dans ce contexte que l’AfD, dirigée par Björn Höcke, voit l’opportunité de manipuler voire piéger la CDU et le FDP dans le but d’apporter la démonstration qu’en Thuringe il n’est pas de gouvernement possible sans elle. Passons sur les détails tactiques. Le FDP décide de présenter son propre candidat, Thomas Kemmerich, si l’AfD maintient le sien au 3e tour quand la majorité simple suffit. L’AfD a en effet présenté dès le premier tour son propre candidat en la personne d’un certain Christoph Kindervater, parfaitement inconnu et n’appartenant pas au Landtag d’Erfurt. Finalement, au 3e tour, Th. Kemmerich recueille 45 voix contre 44 à Bodo Ramelow. Il est élu avec les voix du FDP, de la CDU et de l’AfD. Le vote certes est secret mais une chose au moins est certaine c’est que Kindervater n’obtient alors aucune voix de l’AfD.  Dans la foulée, Th. Kemmerich accepte son élection et remercie le leader de l’AfD, Björn Höcke. Et c’est ce qui provoque un tollé général dans la classe politique allemande autant que thuringeoise. Elu avec les voix de l’AfD, Th. Kemmerich aurait pu refuser son élection et ne pas accepter les félicitations de B. Höcke. Si l’AfD hésite aujourd’hui entre recherche de respectabilité pour apparaître capable de gouverner et radicalité extrémiste par conviction idéologique et souci d’épuiser un potentiel estimé entre 10 et 20% de l’électorat, B. Höcke est le représentant phare de son aile la plus extrémiste quand il se déclare favorable à l’homogénéisation ethnique de l’Allemagne et de l’Europe et pratique une rhétorique qui rappelle celle de Hitler.

Angela Merkel – qui a toujours soigné son image et clamé son opposition à l’extrême-droite – a-t-elle ouvert une brèche pour les nationalistes ? Était-ce voulu ? L’Allemagne peut-elle se retrouver à l’avenir avec un gouvernement où figurent des personnalités ouvertement d’extrême-droite ?

Angela Merkel n’a certainement pas voulu ce qui vient de se passer en Thuringe que, de Prétoria où elle séjournait, elle a qualifié d’« impardonnable. » Elle appelle à de nouvelles élections pour sortir de ce que de nombreux commentateurs politiques, de la droite à la gauche, en Allemagne estime être un « sale pétrin » (FAZ). Soupçonner la chancelière de se retrouver un jour dans un gouvernement auquel participerait l’AfD n’est fondé sur rien. C’est le résultat d’une psychose dont on raffole en France quand l’extrême droite pointe son nez en Allemagne. C’est aussi ne pas voir que les relations entre centrale et fédérations régionales ne sont pas aussi pyramidales qu’en France, elles sont toujours l’objet d’échanges entre les deux niveaux et le niveau régional tient bien souvent à marquer sa différence par rapport à Berlin.

Un élément à ne pas négliger dans l’analyse est la persistance des schémas généraux que les partis politiques génèrent eux-mêmes, en particulier la théorie des extrêmes qui, quand ils prennent trop d’importance,  empêchent au centre politique de s’affirmer. C’est ce qui a conduit la CDU berlinoise à interdire toute forme de soutien par Mike Möhring à un nouveau gouvernement Ramelow à Erfurt, Die Linke représentant le pendant extrémiste de gauche alors que l’ancien président fédéral Joachim Gaucke attirait l’attention sur le fait que Bodo Ramelow était au fond un social-démocrate bon teint. Les circonstances ont finalement conduit la CDU thuringeoise à lui « préférer » l’extrémisme de droite !

La question de savoir ce qui a été voulu ou pas se pose différemment dès que l’on quitte le niveau fédéral pour se reporter en Thuringe. Mike Möhring n’avait pas exclu en 2014 une possible alliance avec l’AfD pour empêcher l’élection de Bodo Ramelow, son parti l’a à nouveau sollicité en 2020 pour envisager une alliance avec elle. Le moindre que l’on puisse dire c’est qu’à force de louvoiements il est en train de perdre sa crédibilité. La réaction de Thomas Kemmerich est sans doute celle qui interpelle le plus : comment envisage-t-il de gouverner alors qu’il est certes élu ministre-président mais n’a pas de majorité autonome sauf à dépendre de l’AfD (22 sièges contre 4 au FDP et 21 à la CDU, pour mémoire), il n’a pas non plus de programme de gouvernement. De nombreuses personnalités du FDP et de la CDU lui donnent des conseils mais ceux-ci sont vite dépassés par les événements puisque il ne parviendra pas à débaucher le SPD et les Verts qui lui ont déjà opposé une fin de non-recevoir. Ensemble CDU et FDP ne représentent que 25 voix, ce qui est très peu pour un gouvernement minoritaire.

CDU, FDP ont pactisé avec l’AfD pour faire tomber Bodo Ramelow sans avoir d’alternative politique crédible à proposer.  Ils ne pouvaient ignorer lors du 3e tour de scrutin que le risque existait que l’AfD abandonne son candidat fantoche et reporte toutes ses voix sur le candidat du FDP. Aussi bien les choses devraient-elles évoluer dans le sens d’élections anticipées à la suite d’une dissolution du parlement d’Erfurt par une majorité qui comprendra au moins une partie des voix des élus chrétiens-démocrates, ce qui ne sera peut-être possible qu’à la suite d’un travail de persuasion entre députés thuringeois et entre eux et les responsables de la CDU à Berlin.

Cet appel pour de nouvelles élections en Thuringe peut-il avoir un « effet Brexit » ou un « effet Maastricht 2005 » et accentuer la défiance des citoyens envers les politiques ? Cet appel est-il démocratique ?
Je ne saurais dire ce qu’une nouvelle campagne électorale pourra avoir pour effet sur l’évolution de l’électorat de Thuringe en particulier et de l’Allemagne dans son ensemble. La Thuringe reste un land peuplé de 2,3 millions d’habitants, c’est donc un petit Land plus représentatif de l’Allemagne de l’Est que de celle de l’Ouest. Des exemples passés montrent qu’un scrutin anticipé amplifie plutôt qu’il ne modère les résultats du précédent scrutin. Mais il n’y a pas de règle qui soit applicable.

L’appel à de nouvelles élections est en tous cas tout ce qu’il y a de plus démocratique. C’est un instrument de la vie politique fort encadré en Allemagne qui porte sur des élections parlementaires  et non pas sur un référendum.

Je serais plutôt tenté de dire que l’élection du ministre-président en Thuringe est le résultat d’un vote faussé par une manipulation qui a consisté pour l’AfD à présenter en la personne de Ch Kindervater un candidat pour le laisser ensuite tomber dans le but avoué de piéger la CDU et le FDP. Ceux-ci, certes, ne sont pas tombés dans le piège en toute innocence parce qu’ils poursuivaient tous l’objectif premier de faire tomber B. Ramelow sans mesurer pleinement les conséquences de leurs actes. C’est la preuve d’un amateurisme irresponsable ou alors d’un machiavélisme non assumé. Chrétiens-démocrates et libéraux n’ont pas eu en Thuringe les réflexes démocratiques que l’on pouvait attendre d’eux face à l’extrême droite.

Pour conclure, il convient encore de rappeler que jusqu’à maintenant la fragmentation du paysage politique allemand avec désormais six partis en concurrence (CDU-CSU, SPD, Verts, FD, Linke et AfD), a certes rendu la formation de coalitions de gouvernement plus difficiles – la formation de l’actuel gouvernement Merkel en est une bonne illustration – mais n’avait pas empêché jusqu’à maintenant les négociations entre partis démocratiques d’aboutir. Si l’élection de Th. Kemmerich est un événement, c’est seulement en ce sens que l’AfD, qui se voit comme son allié potentiel, veut obliger la CDU-CSU de prendre en compte les rapports de force arithmétiques au-delà de toute raison politique. Le rejet à l’égard de l’AfD est aujourd’hui aussi fort qu’hier.

Preuve s’il en fallait une de la vigueur des protestations contre son élection avec les voix de l’AfD, Thomas Kemmerich a démissionné de son poste fraichement acquis de ministre–président ce 6 février. Le groupe parlementaire libéral demande la dissolution du parlement.