La réconciliation franco-allemande: un modèle et ses limites dans l’Europe élargie.

La réconciliation franco-allemande. Un modèle et ses limites dans l’Europe élargie

Pierre-Frédéric Weber

Professeur d’histoire du temps présent et vice-directeur de l’Institut d’histoire de l’université de Szczecin.

Vantée, généralement à juste titre, comme le fondement et la condition sine qua non du processus d’intégration (ouest-)européenne suivant la Seconde Guerre mondiale, la réconciliation entre Français et Allemands a été à l’origine d’un rapprochement bilatéral entre gouvernements et sociétés civiles, marqué par une intensification des échanges, notamment entre jeunes, depuis le milieu des années soixante du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui[1]. Basée sur un narratif convaincant et servie par une iconographie riche de symboles marquants, cette gestion post-conflictuelle des rapports entre deux des principaux acteurs européens a souvent été présentée, en particulier depuis la fin de la guerre froide, comme une success story et un exemple à suivre, jouissant d’ailleurs en cela d’une assez large légitimité en Europe[2]. Toutefois, on a pu observer depuis les années deux mille que la transposition de ce « modèle » dans le cadre d’autres relations bilatérales chargées par un passé conflictuel ne s’opère pas aussi aisément que l’optimisme de la fin des années quatre-vingt l’avait fait espérer, notamment en Europe centrale et orientale. Il ne s’agit là pas tant d’une difficulté d’ordre technique que d’une tension transeuropéenne autour de la légitimation contestable et contestée d’un narratif perçu comme dominant sur fond de hiatus persistant entre l’ouest et l’est (le centre-est) du continent européen quant à la mémoire collective du XXe siècle[3].

Couple, tandem, moteur… Retour sur les métaphores de la dynamique franco-allemande

La réconciliation franco-allemande fut à l’origine lancée par le haut, engagée par les chefs de l’exécutif de la France et de la République fédérale d’Allemagne (RFA), le général Charles de Gaulle – président de la République – et le chancelier Konrad Adenauer. Sans pour autant exclure les initiatives préexistantes nées de la société civile pour tenter de surmonter l’inimitié héritée des deux guerres mondiales (et remontant même à la guerre franco-prussienne de 1870), il convient de souligner que c’est bien par l’acte symbolique de la messe de réconciliation voulue par de Gaulle et célébrée avec Adenauer à Reims en juillet 1962 que la réconciliation put être scellée en tant qu’acte officiel, institutionalisé à travers l’action des plus hauts représentants respectifs des deux états engagés[4]. Cette institutionnalisation, paradoxalement personnifiée par des hommes politiques, donna lieu à la représentation de la coopération renforcée initiée entre Paris et Bonn au moyen d’images évoquant un binôme dynamique et une synergie binaire, dont la formulation empruntait aux relations interpersonnelles (« couple ») ou bien à la technologie (« tandem », « moteur »).

Dès lors, on a eu affaire dans la présentation médiatique des relations franco-allemandes à une mise en exergue de la qualité des contacts entre dirigeants comme une sorte de synecdoque des rapports entre la France et la RFA. Si le recours à cette figure de style n’a pas été systématique, il a tout de même été appliqué à quelques duos marquants, outre celui, fondateur, de Gaulle-Adenauer. On a retenu plus particulièrement Helmut Schmidt-Valéry Giscard d’Estaing et Helmut Kohl-François Mitterrand. Fondée sur l’observation d’une nette corrélation entre une bonne coopération franco-allemande et la poursuite du processus d’intégration (ouest-)européenne pendant plus d’un demi-siècle, l’insistance sur l’harmonie relationnelle entre les décideurs des deux états les a placés, dans l’opinion publique, dans une position les apparentant à des démiurges de la bonne marche des affaires européennes. Au-delà de cette aura, et rapporté à la théorie des relations internationales (en particulier selon l’approche constructiviste d’Alexander Wendt[5]), on peut donc le formuler ainsi : la France et la RFA, à travers leur exécutif médiatiquement exposé comme conjointement décisionnaire pour la Communauté économique européenne (CEE), puis l’Union européenne (UE), ont souvent joué – et jouent encore, bien que moins nettement qu’à l’époque de l’Europe des Douze ou des Quinze – le rôle de norm setter (ou « entrepreneur de norme »), donnant au projet européen l’impulsion, la direction et le rythme de ses avancées successives.

La guerre froide, un contexte favorable au rapprochement franco-allemand

Avant de revenir sur les raisons pour lesquelles ce rôle a été progressivement remis en question par d’autres acteurs, du moins dans sa forme initiale (tandem), il convient de souligner que la réconciliation franco-allemande et les synergies bilatérales qu’elle a libérées par la suite pendant la guerre froide et même après la réunification de l’Allemagne furent possibles grâce à une configuration européenne et géopolitique particulière qui mérite d’être rappelée. Elle a à la fois contribué au succès franco-allemand et explique en partie les difficultés à le transposer.

Tout d’abord, la situation de division intra-européenne, créée par la guerre froide au plus tard à partir de 1947[6] en raison de la confrontation idéologique, politique, économique et stratégique entre les Alliés occidentaux, États-Unis en tête, et l’Union soviétique, plaça la France et la RFA, issue de la jonction des zones d’occupation occidentales en Allemagne, dans le même camp géopolitique. À lui seul, ce cadre international contraignant constituait déjà un atout décisif favorisant la coopération, non seulement du fait d’une convergence des intérêts fondamentaux français et ouest-allemands concernant les valeurs politiques et le système économique, mais également en raison de la source commune de risque représentée par les objectifs soviétiques en Europe. En effet, bien que le curseur de la scène politique dans la France d’après-guerre fût nettement pointé vers la gauche et que le communisme y jouît alors d’une légitimité inégalée à l’Ouest, à l’exception de l’Italie, la politique étrangère de la IVe République resta clairement ancrée dans le camp occidental en dépit de la réceptivité relative d’une partie de l’opinion et de la classe politique aux arguments de la propagande soviétique[7].

En outre, l’histoire des rapports entre Français et Allemands était dépourvue de situations d’asymétrie marquante, toujours source de méfiance supplémentaire dans les périodes conflictuelles et post-conflictuelles[8], comme on put l’observer après 1945 chez de nombreux autres pays voisins de l’Allemagne. Cela n’excluait pas, bien sûr, l’existence en France d’émotions collectives négatives à l’égard des Allemands, comme à l’issue de toute guerre, et n’empêchait pas davantage la présence de craintes plus ou moins diffuses face au risque imaginé d’une renaissance du militarisme allemand. Toutefois, le statut particulier de la France en tant que puissance occupante de 1945 à 1949, puis puissance coresponsable de l’Allemagne dans son ensemble au même titre que les deux superpuissances, américaine et soviétique, ainsi que le Royaume-Uni, dans l’attente d’un règlement de la « question allemande », contribuait à compenser le traumatisme causé par le choc de la défaite de 1940.

Enfin, associée à l’absence d’asymétrie durable dans les relations franco-allemandes en amont de la Seconde Guerre mondiale, marquées plutôt par une alternance de conflits depuis 1870, l’expérience répétée de leur confrontation destructrice conduisit à convaincre les dirigeants respectifs après 1945 de la nécessité d’une recherche de coopération, d’ailleurs déjà reconnue au cours de l’entre-deux-guerres par Aristide Briand et Gustav Stresemann dans un contexte intérieur et international toutefois très défavorable à sa réalisation[9]. La mise en évidence de l’importance de la configuration internationale pour la mise en route d’une politique de réconciliation ne doit toutefois pas faire oublier que cette dernière nécessita également une dose indéniable de courage, voire d’audace pour oser, parfois en dépit d’une opinion publique hostile ou, du moins, encore frileuse, un radical changement de paradigme dans les relations franco-allemandes.

L’euphorie de 1989 et la confiance dans le transfert du succès

Le grand tournant de la fin des années quatre-vingt, cette révolution (majoritairement[10]) pacifique qui vit l’effondrement des régimes communistes du glacis soviétique, avant l’implosion de l’URSS elle-même en 1991, a été considéré principalement – dans l’historiographie dominée par le récit occidental – sous l’angle d’une translation démocratique d’ouest en est, autrement dit d’une expansion vers l’est du modèle économique et politique d’Europe occidentale, avant l’élargissement ultérieur de l’UE. Que ce soit dans le cas du processus de réunification allemande ou, plus largement, de la chute du rideau de fer qui avait divisé le continent, la volonté politique des sociétés des pays dits « de l’Est », pourtant largement mobilisées – notamment en Pologne avec le mouvement Solidarité (Solidarność) dès le début des années quatre-vingt – n’était pas mise en exergue autant que la crise des économies dirigées avec leur endettement massif et croissant ; de plus, c’est surtout la pression et l’attraction exercées par l’Ouest qui se trouvaient mises en avant. Ainsi, bien que le leader syndical polonais Lech Wałęsa eût déjà gagné une certaine popularité dans les médias occidentaux dès 1981 au moment de la naissance de ce premier grand mouvement d’opposition dans un régime communiste, ce sont surtout des personnalités et décideurs ouest-européens et américains tels que le chancelier ouest-allemand Helmut Kohl ou les présidents des États-Unis Ronald Reagan et George H.W. Bush qui ont marqué la mémoire collective dans les sociétés occidentales. À cet égard, la personne du pape Jean-Paul II, Konrad Wojtyła, constituait plutôt un cas particulier, lié à sa notoriété à la tête de l’Église catholique. Quant à la popularité du Premier secrétaire du parti communiste soviétique, Mikhaïl Gorbatchev, elle lui revenait non pas en tant qu’Européen de l’Est, mais bien au titre de son rôle en tant que décideur de la superpuissance soviétique dans ses rapports tant avec les régimes satellites du bloc de l’Est qu’avec les leaders occidentaux.

L’Europe centrale et orientale se retrouvait donc dans les années de transition, 1989-1991, dans une position d’entre-deux, en passe d’échapper à l’hégémonie de Moscou, mais désireuse d’arrimer son indépendance retrouvée au grand projet occidental. Cette priorité stratégique suscitait un large consensus dans les élites nées de l’opposition au communisme. Les slogans post-communistes du « retour en Europe » ou du « retour à l’Ouest », le récit d’une reprise du fil de l’histoire occidentale de l’Europe centrale, décrite par Milan Kundera comme un « Ouest kidnappé », le motif du « rattrapage économique », tous ces éléments correspondaient par ailleurs très bien à la perception partagée à l’ouest du contient par les pays de la « vieille Europe » fondée en 1951 à travers la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA). Dans l’euphorie de sa victoire face à un projet communiste déchu, l’Ouest triomphant se voyait comme un modèle sans alternative dont les normes n’avaient plus qu’à être intégrées par les autres pour leur prospérité. Ces normes concernaient tous les aspects définissant l’Ouest dans son occidentalité, que ce soit sa dimension politique, idéologique, économique ou sociale. Aussi cette vision d’un « Est » qui aurait à « rattraper » l’Ouest en se mettant en quelque sorte à niveau, inspirait-elle également, tout au moins au cours des premières années, les décideurs des pays nouvellement indépendants d’Europe centrale et orientale, confortant en cela leurs partenaires occidentaux dans leur autosatisfaction.

Ce qui s’imposait ainsi, c’était aussi l’idée d’un décalage temporel, en d’autres termes la perception d’une multitemporalité européenne qui exigerait, pour rapprocher l’« Est » de l’« Ouest », que le premier se mît en phase avec ce dernier. Cette idée était d’ailleurs au cœur du projet avorté de Confédération européenne imaginé par François Mitterrand et qui resta sans suite, non pas tant à cause de son diagnostic des inégalités Est-Ouest, mais bien plus par l’horizon temporel qu’il envisageait pour les combler (« trente à cinquante ans », disait-il encore à Prague en juin 1991[11] !) et l’horizon géographique qu’il fixait à l’Occident (incluant l’URSS, mais excluant les États-Unis et la dimension transatlantique). Quoique finalement différente, la feuille de route qui devait permettre l’intégration des pays post-communistes dans les structures d’Europe occidentale n’en fut toutefois pas moins établie par l’Ouest, que ce soit pour leur adhésion à l’OTAN ou pour les critères de candidature à l’UE.

Le modèle occidental servit également de point de référence pour l’approfondissement des relations bilatérales entre l’Allemagne et ses voisins à l’est. À la recherche à la fois d’un récit porteur et d’outils susceptibles d’aider à sa réalisation, l’Allemagne et la Pologne notamment se sont inspirées de l’expérience de la réconciliation franco-allemande mentionnée plus haut. Celle-ci était présente en creux dans les négociations ayant abouti, en juin 1991, à la signature du traité de bon voisinage et de coopération entre la Pologne et l’Allemagne réunifiée. Il en résulta la création de l’Office germano-polonais pour la jeunesse (Deutsch-Polnisches Jugendwerk / Polsko-Niemiecka Współpraca Młodzieży[12]) dont le modèle était bien évidemment son pendant franco-allemand, l’OFAJ, fondé après la signature du traité de l’Élysée en 1963. L’inspiration était là également, et ne manqua pas d’ailleurs de frapper les esprits par sa force symbolique, lorsqu’au beau milieu des événements précipitant la chute du régime est-allemand, le chancelier de la RFA, Helmut Kohl, et le Premier ministre polonais, Tadeusz Mazowiecki (premier chef de gouvernement polonais non-communiste, nommé à la suite des élections semi-démocratiques de juin 1989), décidèrent de participer ensemble à une messe de réconciliation en Silésie, à Krzyżowa (anciennement Kreisau), naguère propriété de la famille von Moltke qui avait abrité jusqu’en 1945 un groupe clandestin d’opposition au régime nazi, le Cercle de Kreisau. Un lieu chargé de signification symbolique, deux chefs de l’exécutif, un cadre religieux, une volonté de réconciliation : tous ces éléments avaient déjà été présents dans la cathédrale de Reims en 1962.

La réconciliation germano-polonaise : du mirage à la fin des illusions ?

L’apparente similitude des processus de réconciliation franco-allemand et germano-polonais était toutefois trompeuse, ou bien, en tout cas, l’enthousiasme de 1989 contribua à en masquer les différences (et les différends) qui ne manquèrent pourtant pas de rejaillir avec une intensité, alors surprenante pour certains, à partir des années 2000. Les deux processus de réconciliation se distinguent en effet à plusieurs égards. Tout d’abord, la relation d’asymétrie qui restait encore très marquée, en particulier du point de vue économique, au détriment de la Pologne au moment de la sortie du système communiste. Cela mettait de facto Varsovie en position de faiblesse par rapport à Bonn, puis Berlin, qui était l’un de ses principaux créanciers. Cet élément d’asymétrie ne favorisait guère la formulation d’exigences polonaises à l’égard des Allemands, qu’elles fussent liées strictement à la dimension narratologique de la politique mémorielle ou bien inclussent un volet financier (à travers la question du dédommagement des survivants du nazisme). La Pologne était ainsi dans une position qui l’inclinait à accepter et intégrer les éléments narratifs occidentaux sur l’histoire des conflits du XXe siècle et des chemins de la réconciliation entre ennemis d’hier, comme autant de normes à intégrer à côté des standards politiques et économiques.

Cet état de fait eut pour corollaire dans un premier temps l’introduction de pratiques de la réconciliation calquées largement sur l’expérience franco-allemande et reproduites de façon un peu mécanique. Les jumelages, rencontres et manifestations axées sur le thème du rapprochement destiné à surmonter la défiance, toujours présente dans les relations bilatérales (notamment en raison de l’instrumentalisation de la germanophobie par la propagande communiste pendant des décennies), se succédèrent avec une intensité telle au cours de la première moitié des années quatre-vingt-dix que certains observateurs en arrivèrent même à évoquer de façon déjà critique un certain « kitsch de la réconciliation[13] ». Cette expression, quelque peu provocatrice, thématisait ainsi clairement la perception d’un risque de manque d’authenticité, d’une réconciliation au forceps, davantage voulue politiquement que (con)sentie collectivement par la société polonaise, occupée bien plus à l’époque à s’adapter au changement de système politique et économique que marquait la « thérapie de choc » du ministre polonais des Finances, Leszek Balcerowicz[14].

Néanmoins, tout comme dans les autres pays d’Europe centrale et orientale traversant, après 1989, un moment plus ou moins long de transition post-communiste, la Pologne retrouvait par ailleurs sa souveraineté narrative quant au récit officiel de l’histoire nationale polonaise. L’après-guerre et la guerre froide avaient été marqués par l’imposition par l’Union soviétique d’un certain nombre de tabous, concernant principalement l’histoire des relations entre la Pologne et la Russie, puis l’URSS. Les crimes staliniens contre la nation polonaise (notamment le massacre de Katyn[15]) dont la mémoire avait été « gelée[16] » par la propagande communiste et réduite au silence, devenaient un sujet public et politique à travers un brûlant « retour de l’histoire[17] » (qui, de par le traumatisme collectif subi, n’était pas sans évoquer un retour du refoulé collectif[18]).

Il serait certes inexact de prétendre que le rapport à la nation fût absent pendant la période communiste, mais sa présence dans l’espace public était strictement contrôlée et, surtout, systématiquement instrumentalisée au bénéfice de la cohésion du régime et du bloc de l’Est. En d’autres termes, il s’agissait d’un patriotisme particulier, vicié pour les besoins de la propagande et concentré principalement sur une germanophobie constamment distillée par l’appareil officiel[19]. La figure du militariste allemand permettait, en jouant sur les peurs héritées de la Seconde Guerre mondiale, de souder la société polonaise autour du Parti ouvrier unifié polonais (POUP) qui se voulait, avec l’appui de l’URSS, le rempart contre le « révisionnisme » territorial de la RFA[20]. La chute du régime ne conduisit pas à une transition aussi rapide dans une mentalité formée à toujours soupçonner le pire en provenance de Bonn. Encore à fleur de peau dans de larges pans de la société polonaise après 1989, cette méfiance à l’égard des Allemands en général, sans doute plus forte que l’anti-occidentalisme et l’anticapitalisme également rabâchés des années durant par la propagande, ne céda pas immédiatement le pas à l’esprit de réconciliation décrit plus haut.

Enfin, le tournant mémoriel rendu possible par le retour de la souveraineté eut pour conséquence secondaire de mettre en compétition le discours martyrologique national polonais avec la mémoire de l’Holocaust. Une concurrence entre victimes polonaises juives et non-juives, alimentée par la perception d’une plus faible reconnaissance de ces dernières par l’Allemagne, tant en termes de dédommagements matériels que sur le plan de la narration historique et de la politique mémorielle allemande, vint oblitérer le travail de réconciliation germano-polonais à partir des années 2000 et surtout après l’arrivée au pouvoir de la droite nationale conservatrice (du parti Droit et Justice, PiS) en 2015. Elle mit en évidence un fossé profond et une incompréhension réciproque du processus institutionnel et social de Vergangenheitsbewältigung des Allemands d’une part, et du besoin de reconnaissance polonais de l’autre.

Après 2004, la Pologne ou la subjectivation de l’Europe centrale et orientale dans l’UE

Les revendications mémorielles polonaises coïncidèrent par ailleurs avec une plus grande affirmation de Varsovie sur la scène européenne après l’intégration de la Pologne dans l’UE. En termes de périodisation, on pourrait considérer que l’adhésion de la Pologne et des autres anciennes démocraties populaires d’Europe centrale et orientale à l’UE en 2004 (2007 pour la Roumanie et la Bulgarie) marqua le moment où, par l’obtention du statut d’état-membre, ces pays commencèrent à se détacher du label de pays « post-communistes » ou bien encore d’« anciens pays de l’Est ». Pour autant, une certaine différence persistait entre l’ouest et l’est du continent, telle qu’elle avait déjà été mise en évidence, avec des arrière-pensées à peine dissimulées, par les faucons de l’administration américaine, en particulier le secrétaire d’État à la Défense Donald Rumsfeld, faisant une distinction entre une « vieille Europe » (occidentale), rétive à s’engager aux côtés des États-Unis en Iraq, et une « nouvelle Europe » (centrale et orientale), plus atlantiste et prête à prendre part à la coalition contre le régime de Saddam Hussein[21].

Moins passive, marquant une plus grande assertivité dans ses relations avec les partenaires européens, la Pologne en devenait peu à peu moins prompte à accepter, sans les questionner, les positions des pays-moteurs d’Europe occidentale. Cela répondait de la part des élites polonaises – en particulier (mais pas exclusivement) des cercles souverainistes – à une volonté plus affirmée de reconnaissance sur la scène européenne et à une aspiration à la codécision que les partenaires d’Europe occidentale, notamment le tandem franco-allemand ne prirent pas immédiatement en considération. La petite phrase cinglante de Jacques Chirac dès 2003 (« ils ont perdu une bonne occasion de se taire[22] ») reste sans doute à ce jour l’expression la plus frappante du décalage alors croissant entre les attentes des partenaires d’Europe centrale et orientale et la disposition des états fondateurs de la Communauté européenne à intégrer les nouveaux membres avec toute leur subjectivité nationale.

Alors même que le Triangle de Weimar avait été imaginé, au début des années quatre-vingt-dix, pour accompagner et accélérer l’intégration de la Pologne à la CEE/UE, il restait empêtré dans une vision largement asymétrique des relations transeuropéennes, selon une logique ouest-est qui ne s’effaça pas même au sein de l’UE élargie après 2004 (2007) – en tout cas moins rapidement que ne s’affirmaient la volonté et la capacité de la Pologne à participer activement aux processus décisionnels dessinant un destin européen commun. Cette tendance s’est amplifiée après février 2022 et l’invasion de l’Ukraine par la Russie qui a légitimé la perception polonaise du danger russe et contraint l’Allemagne et la France à revoir radicalement et à la hâte leur position[23]. L’aspiration à co-définir l’architecture et les orientations futures de l’UE allait toujours de pair, pour la Pologne, avec le besoin de reconnaissance et de légitimation de la lecture polonaise (et, plus largement, centre-européenne) de l’histoire récente de l’Europe[24]. La réconciliation restait donc perçue comme un processus à la fois tourné vers le passé et engageant l’avenir.

La réconciliation à l’épreuve de la montée des populismes

La compatibilité limitée du narratif franco-allemand de la réconciliation avec le cas de figure germano-polonais, étant donné les différences héritées tant de l’histoire longue que de la guerre froide, et les enjeux bilatéraux et transeuropéens nouveaux à partir des années 2000, était enfin le fruit d’une évolution plus large de la culture politique en Europe, dans le système de la démocratie libérale dont le cadre social et médiatique se distingue de plus en plus de celui qui avait prévalu après-guerre et présidé aux premiers pas du rapprochement entre la France et la RFA. L’essor exponentiel des mouvements et partis populistes en Europe, symptôme d’une crise du modèle de la démocratie représentative et des partis traditionnels qui l’ont animée depuis la Seconde Guerre mondiale en Europe occidentale, puis, plus tardivement, depuis 1989 en Europe centrale et orientale, a contribué, à l’ère des médias sociaux, à renforcer la polarisation des sociétés et à y approfondir les clivages. L’utilisation d’un discours disruptif, marque de fabrique des populistes, en arrive à créer une nouvelle norme de la parole publique dont ne s’accommodent guère les politiques de réconciliation ni au sein des sociétés (en particulier dans les pays d’Europe centrale et orientale encore aux prises avec la mémoire du communisme), ni dans les relations internationales.

La montée en puissance respectivement, en Pologne, du parti Droit et Justice et d’autres mouvances encore plus à droite sur l’échiquier politique, et, en Allemagne, de l’Alternative für Deutschland (AfD) qui s’observe depuis une dizaine d’années, a pour corollaire une délégitimation du motif de la réconciliation dans le discours politique. Au contraire, le conflit – réel ou créé au besoin – constitue le véritable fonds de commerce de ces partis qui font de l’amplification et de l’administration des mécontentements et des colères sociales leur raison d’être politique[25]. On a même pu le noter au moment de l’inauguration à Berlin, à deux pas de la Brandenburger Tor, du monument provisoire en mémoire des victimes polonaises de la Seconde Guerre mondiale[26] : trop tard et trop peu pour les uns, sans fondement pour les autres.

Faut-il en conclure pour autant que la réconciliation comme processus politique, telle que l’avaient initiée la France et la RFA dans les années soixante du XXe siècle, n’est pas ou n’est plus transposable ni applicable à d’autres relations post-conflictuelles en Europe ? Sans doute pas, à condition de bien saisir les limites qu’impose à une telle démarche la transformation tant des cultures mémorielles et politiques que du contexte international au cours des décennies écoulées. Dans la mesure aussi où l’on tient compte des spécificités historiques de chaque interaction bilatérale entre anciens ennemis. Les difficultés encore rencontrées, à ce jour, par les Polonais et les Ukrainiens, en dépit de leur solidarité actuelle face à l’agression russe, afin de parvenir à se réconcilier dans un consensus mémoriel à propos des massacres fratricides de 1943 en Volhynie nous montrent la gageure que présenterait un simple transfert des pratiques franco-allemandes. Et il y a tout lieu de penser que le défi à relever sera encore plus grand lorsque viendra le temps, pour les Ukrainiens et les Russes, de solder les comptes de la guerre en cours.

[1]* Professeur en histoire du temps présent à l’université de Szczecin (Pologne) où il est vice-directeur de l’Institut d’histoire.

. Cf. Lily Gardner Feldman, Germany’s Foreign Policy of Reconciliation. From Enmity to Amity, Lanham, 2013, p. 79-132.

[2]. Ibid., p. 46 sq. La critique iconoclaste, mais stimulante, de Peter Sloterdijk constitue plutôt une exception, voir son essai intitulé Theorie der Nachkriegszeiten : Bemerkungen zu den deutsch-französischen Beziehungen seit 1945, Frankfurt/Main, 2008. Le philosophe allemand y présente une interprétation à contre-courant du processus de réconciliation franco-allemande, perçue comme un mouvement de dissociation mettant fin à deux siècles d’une mutuelle et destructrice fascination bilatérale de Napoléon à la Seconde Guerre mondiale. La réconciliation se lit dès lors comme le chemin conduisant d’une fascination mimétique et toxique vers une banalisation, voire une heureuse indifférence réciproque.

[3]. Les réflexions développées dans le présent article s’appuient notamment sur les travaux menés dans le cadre du projet de recherche Horizon Europe no 101095171, intitulé « United in Narrative Diversity ? Cultural (Ex-)Change and Mutual Perceptions in Eastern and Western Europe at the Threshold of the Digital Age » (NARDIV) et financé par la Commission européenne pour une durée de trois ans (juin 2023 – mai 2026).

[4]. En présence du chancelier, le général de Gaulle adressa à l’évêque de Reims, à l’entrée de la cathédrale, cette formule performative, marquée par une forte charge symbolique : « Nous sommes venus ici pour réconcilier le peuple français et le peuple allemand. »

[5]. Alexander Wendt, Social Theory of International Politics, Cambridge, 1999.

[6]. Cf. Melvyn P. Leffler, Odd Arne Westad, The Cambridge History of the Cold War, vol. 1 : Origins, Cambridge, 2010.

[7]. Notamment pendant le débat sur la Communauté européenne de Défense, cf. Pierre-Frédéric Weber, « Édouard Daladier en Pologne (décembre 1953). Chronique des contacts officieux franco-polonais sur la question allemande et la CED », Allemagne d’aujourd’hui 187 (2009), no 1, p. 62-80.

[8]. Cf. Brantly Womack, Asymmetry and international relationships, Cambridge, 2016, p. 68-98.

[9]. Cf. Conan Fischer, A vision of Europe : Franco-German relations during the Great Depression, 1929-1932, Oxford, 2017.

[10]. À l’exception notable du cas roumain, avec la chute brutale du régime dictatorial de Nicolae Ceaușescu en décembre 1989.

[11]. Voir sa déclaration aux journalistes en amont des Assises européennes de Prague (12-14 juin 1991), cf. Jean Musitelli, « François Mitterrand, architecte de la Grande Europe. Le projet de Confédération européenne (1990-1991) », Revue internationale et stratégique 82 (2011), no 2, p. 18-28.

[12]. Voir Adrian Gmelch, Jugendwerke in internationalen Versöhnungsprozessen. Der Modellcharakter des Deutsch-Französischen und des Deutsch-Polnischen Jugendwerks, Hamburg 2017. Depuis sa création en 1991, l’Office germano-polonais pour la jeunesse a réalisé environ 85 000 projets réunissant près de 3,3 millions de jeunes des deux pays, cf. www.dpjw.org/dpjw.

[13]. L’expression « Versöhnungskitsch », qui a vite fait florès, avait été forgée par Klaus Bachmann, « Die Versöhnung muß von Polen ausgehen », Die Tageszeitung, 05.08.1994, p. 12.

[14]. Voir Grzegorz W. Kolodko, From Shock to Therapy: The Political Economy of Postsocialist Transformation, Oxford, 2000, p. 119-140.

[15]. Voir Alexandra Kwiatkowska-Viatteau, Katyn. L’armée polonaise assassinée, Bruxelles, 1989.

[16]. Cf. Tony Judt, Postwar. A History of Europe since 1945, New York, 2005, p. 803-831.

[17]. Voir Robert Kagan, The Return of History and the End of Dreams, New York, 2008.

[18]. Cf. Michał Bilewicz, Traumaland. Polacy w cieniu przeszłości, Kraków, 2024.

[19]. Cf. Marcin Zaremba, Komunizm, legitymizacja, nacjonalizm. Nacjonalistyczna legitymizacja władzy komunistycznej w Polsce, Warszawa, 2001, p. 306-312.

[20]. Cf. Pierre-Frédéric Weber, Timor Teutonorum: Angst vor Deutschland seit 1945. Eine europäische Emotion im Wandel, Paderborn, 2015, p. 126-128.

[21]. Voir Donald H. Rumsfeld, Secretary Rumsfeld Briefs at the Foreign Press Center. January 22, 2003, 1:30 PM EDT, https://archive.ph/20140224203315/http://www.defense.gov/transcripts/transcript.aspx?transcriptid=1330 [consulté le 06.09.2025].

[22]. Cf. Jean Quatremer, Nathalie Dubois, « Jacques Chirac jette un froid à l’Est », Libération, 19.02.2003.

[23]. Cf. Pierre-Frédéric Weber, « La Pologne ou l’ascension d’une Europe médiane décomplexée », Annuaire français de relations internationales XXV (2024), Éditions Panthéon-Assas, p. 455-469.

[24]. Cela s’est manifesté notamment à travers les débats concernant le narratif et les contenus présentés à la Maison de l’histoire européenne à Bruxelles dès son ouverture en 2017, voir notamment Cecylia Kuta, Maciej Zakrzewski, « Bez fundamentów. Wizyta w Muzeum Historii Europejskiej w Brukseli », Biuletyn IPN, 12/2017, p. 152-158.

[25]. Voir Peter Sloterdijk, Zorn und Zeit. Politisch-psychologischer Versuch, Frankfurt am Main, 2006.

[26]. Voir Deutsch-Polnisches Haus, https://www.deutsches-polen-institut.de/themen-projekte/politik/deutsch-polnisches-haus [consulté le 06.09.2025].